En entreprise, vous incarnez l’autorité. Devant un contact réseau ou un chasseur de têtes, votre assurance peut s’effriter. Même personne, mêmes compétences, même trajectoire… et pourtant deux postures radicalement différentes. Ce paradoxe, trop souvent tu, est l’un des angles morts d’une carrière de cadre dirigeant.
Votre identité professionnelle : un costume qui tient chaud
Pour beaucoup de cadres et dirigeants, l’assurance n’est pas un trait de caractère. C’est une fonction, une expertise. Elle est adossée à un rôle, à un organigramme, à des équipes qui attendent des décisions, à un conseil d’administration qui écoute. Retirez le contexte, et vous retirez une part significative de cette assurance.
Votre confiance est bien plus contextuelle que vous ne le croyez. Il a été prouvé que nos états corporels — posture, rythme cardiaque, tension musculaire — précèdent et conditionnent nos états mentaux. Autrement dit, c’est souvent le corps qui commande avant que l’esprit ne raisonne.
Lorsque vous êtes en poste, vous bénéficiez d’un environnement qui valide votre identité : un bureau, une équipe, des rituels de leadership, des interlocuteurs qui viennent à vous. En transition, cela disparaît. Ce n’est pas seulement un emploi qui s’arrête. C’est un écosystème identitaire qui s’efface le temps de retrouver une nouvelle mission.
« La perte d’un poste de direction n’est pas qu’une rupture contractuelle.
C’est une désarticulation identitaire. Le corps le sait avant que la tête l’accepte. »
Le paradoxe de vous vendeur… et de vous candidat
Observez un cadre dirigeant qui présente une stratégie à son board. Il est debout, ancré, la voix est posée, le regard franc. Il structure, il convainc, il répond aux objections sans se déstabiliser. Maintenant, observez le même homme, six mois plus tard, face à un recruteur. Il pourrait avoir tendance à de justifier, minimiser ses réalisations, hésiter à formuler une prétention salariale assumée. Il aurait tendance à attendre qu’on lui propose plutôt que de demander.
Ce glissement n’est pas anecdotique. Il est systémique. Et il s’explique par une asymétrie fondamentale : quand vous vendez une stratégie, vous représentez quelque chose de plus grand que vous : une entreprise, un projet collectif, des enjeux financiers. Votre légitimité est incarnée par l’entreprise que vous représentez. Vous n’êtes pas jugé en tant qu’individu parce que vous intervenez comme un porte-parole.
En transition, le paradigme s’inverse souvent. C’est vous, et vous seul, que vous devez vendre. Pas de bouclier institutionnel. Pas d’équipe derrière. Pas de P&L pour valider vos affirmations. Vous devez vous vendre en tant que personne, exercice auquel nos cursus de formation préparent peu.
Votre corps parle avant vos mots
Les travaux d’Albert Mehrabian, affinés depuis par des recherches en communication non verbale, ont établi que dans une interaction à fort enjeu émotionnel, le message véhiculé par la posture, les gestes et le ton de voix prend le pas sur le contenu des mots. Ce que vous dites est primordial, mais la manière dont vous le dites renforce sa portée, tout comme ce que votre corps dit de manière silencieuse.
Un recruteur que vous rencontrez en entretien ne lit pas votre CV : il lit votre corps. En quelques secondes, il capte une poignée de main molle, un regard fuyant, des épaules rentrées, une voix qui monte en fin de phrase comme si chaque affirmation était une question. Ces signaux, potentiellement imperceptibles pour vous, sont détectés par le recruteur.
Les manifestations non verbales de la perte d’assurance sont prévisibles. Ça peut passer par de la sur-explication (justifier ce qui n’a pas à l’être), la fermeture du corps (bras croisés, dos voûté), ou l’évitement de la demande directe (tourner autour du pot plutôt que formuler clairement ce que l’on cherche ou l’on veut).
« Votre corps prend sa décision avant que vous n’ouvriez la bouche.
Il dit soit : ‘je suis à ma place’, soit : ‘je ne devrais peut-être pas être là’.
Les recruteurs, comme tous les humains, font inconsciemment confiance au corps. »
Pourquoi en est-on là ?
Le regard social face à la transition professionnelle. Vous pourriez ressentir de manière assumée ou pas, cette situation comme un aveu d’échec. Notre éducation française aurait tendance à associer encore la perte d’un poste à une erreur, réelle ou supposée. Ce regard social altère la posture bien avant la phase d’entretiens de recrutement.
Le syndrome de l’imposteur. Paradoxalement, c’est souvent au moment où vous n’avez plus de rôle pour valider vos compétences que vous pouvez commencer à douter d’elles. L’institution a masqué vos potentielles incertitudes. Sans vos compétences, elles peuvent refaire surface.
L’inversion du rapport de force perçu. En poste, vous êtes celui que l’on vient chercher. En transition, vous pourriez penser être celui qui doit se soumettre au jugement d’autrui. Cette inversion peut influer sur votre comportement et pousser à adopter une posture basse.
L’absence de pratique de la demande. En tant que cadre dirigeant, vous déléguez, décidez, orientez. Vous demandez plus rarement et encore moins pour vous-même. Formuler « j’ai besoin que vous m’aidiez à… » est un muscle qui s’atrophie. Le solliciter en période de vulnérabilité peut produire une crispation visible par les autres.
Quelques leviers pour reprendre la main
La bonne nouvelle est que ce décrochage n’est ni fatal ni irréversible. Il se travaille à condition de l’avoir d’abord nommé et conscientisé.
Nommer ce qui se passe. La prise de conscience est la première étape. Accepter que l’on vît une perturbation identitaire passagère et non un effondrement définitif change la nature du problème. Ce n’est pas vous qui êtes moins bon. C’est votre contexte de performance qui a changé.
Reconstruire un récit offensif. En entretien, instinctivement vous pourriez raconter votre parcours de façon « défensive », comme si vous aviez à vous justifier. La clé est d’inverser la narration : vous n’avez pas perdu un poste, vous avez accumulé un capital d’expériences et de l’expertise à faire valoir.
Travailler le corps en amont, pas en réaction. Suivez des techniques simples : incarnez votre posture puissante deux minutes avant un entretien, appliquez la respiration par le diaphragme (4-7-8)… Ce sont des effets qui permettent un afflux de cortisol et de testostérone avéré. Et, non, ce n’est pas de la pensée positive mais bien physiologique.
Faire des demandes claires. Osez dire clairement à un pair « j’explore un nouveau chapitre, saurais-tu me mettre en relation avec… ? » Commencez par les relations les plus bienveillantes. L’expérience de la demande recueillie avec bienveillance vous prépare à l’exercer avec assurance auprès d’interlocuteurs moins familiers.
S’entourer d’un miroir exigeant. Un coach de confiance qui accepte de vous donner un retour honnête sur votre non-verbal — pas sur ce que vous dites, mais sur comment vous le dites — est d’une valeur inestimable. Ce que vous ne percevez pas, les autres le captent instantanément.
« Les périodes de vulnérabilité dans une carrière ne sont pas à cacher.
C’est l’épreuve de vérité de votre leadership. C’est l’opportunité de vous renforcer.
L’accepter, c’est renforcer votre leadership ! »
Ce que ces périodes d’instabilité révèlent et peuvent construire
Majoritairement, nous passerons tous par des périodes de turbulence comme la transition professionnelle. Elles peuvent être perçues exclusivement comme un défi à surmonter, alors qu’elles sont aussi un révélateur puissant pour nous, mais nous devons le décider. Elles nous forcent à distinguer ce que nous sommes de ce que nous représentons. Elles nous contraignent à articuler notre valeur en dehors de tout organigramme. Elles exigent, pour la première fois peut-être, de nous mettre en avant, de nous vendre. Pas une entreprise, pas un bilan, mais nous avec notre conviction profonde (notre why), nos compétences, nos réalisations probantes et notre singularité (ce qui nous distingue).
Les cadres dirigeants qui traversent ces périodes avec le plus de succès ne sont pas forcément ceux qui ont la meilleure trajectoire. Ce sont ceux qui ont compris que leur posture était un choix et qu’ils pouvaient la renforcer, même s’ils n’ont plus leur titre.
Pour ceux qui sont en poste, anticiper ce travail de posture sera un cadeau que vous vous faites. Pour ceux en transition, la question n’est donc pas : « Comment retrouver un poste ? » Elle est : « Comment redevenir, inconditionnellement, quelqu’un que l’on a envie de suivre ? »